Le jugement d'autrui : anatomie d'une violence ordinaire

Il est une phrase que chacun a prononcée ou entendue des centaines de fois, sous des formes variables : « Il est comme ci », « Elle est comme ça », « Ce type est un <insérez le nom de votre choix> ». Ces énoncés, d'apparence descriptive et à l'allure factuelle, relèvent en réalité d'une opération bien particulière : le jugement. Non pas celui des tribunaux, encadré par des procédures et des droits, mais celui, diffus et quotidien, par lequel un individu s'arroge le pouvoir de définir ce qu'un autre est.

Le philosophe Emmanuel Levinas voyait dans le visage d'autrui une injonction éthique fondamentale : « Tu ne tueras point. » On pourrait, par extension, formuler un impératif parallèle : « Tu ne me réduiras point à ce que tu penses de moi. » Car c'est bien de réduction dont il s'agit. Juger quelqu'un, c'est l'enfermer dans une catégorie, figer le mouvement perpétuel de son existence dans une formule définitive, substituer à la complexité irréductible d'une vie humaine la simplicité rassurante d'une étiquette.

L'asymétrie fondatrice

Toute parole de jugement suppose une position. Celui qui juge se place, consciemment ou non, dans une situation de surplomb par rapport à celui qu'il juge. Cette asymétrie peut prendre des formes diverses : supériorité morale présumée, expertise autoproclamée, simple antériorité dans un domaine donné. Mais quelle que soit sa nature, elle constitue le socle implicite sans lequel l'acte de juger perdrait toute légitimité apparente.

Or, cette légitimité est toujours usurpée. Même celui qui disposerait d'une expertise réelle dans un domaine particulier ne saurait prétendre juger une personne. Car juger quelqu'un, ce n'est pas évaluer une compétence circonscrite : c'est prononcer un verdict sur un être. Et nul ne possède, ni ne peut posséder, la connaissance pleine et entière de ce que vit, pense, ressent ou traverse un autre être humain. Cette ignorance n'est pas accidentelle, elle est constitutive. Il n'existe aucune condition, aucune circonstance, aucune qualification qui rendrait le jugement d'autrui légitime.

Cette position de surplomb fonctionne pourtant comme une évidence, un impensé qui permet au jugement de s'énoncer avec l'assurance tranquille de celui qui sait. Or, que sait exactement celui qui juge ? Il croit savoir. Il connaît, au mieux, quelques fragments d'une existence, quelques comportements observés dans des contextes particuliers, quelques paroles entendues et interprétées selon ses propres grilles de lecture. De l'intériorité de l'autre, de son histoire, de ses combats invisibles, de ses contraintes ignorées, il ne sait à peu près rien. Et cette croyance de savoir est peut-être la plus dangereuse des illusions.

Le sociologue Pierre Bourdieu avait montré comment les jugements de goût, apparemment les plus personnels et les plus libres, étaient en réalité socialement déterminés. On pourrait étendre cette analyse aux jugements portés sur les personnes : ils révèlent moins la vérité de celui qui est jugé que la position sociale, les préjugés, les biais cognitifs et les angles morts de celui qui juge.

Juger plutôt que penser

Carl Gustav Jung formulait cette observation incisive : « Penser est difficile, c'est pourquoi la plupart des gens se font juges. » La formule mérite qu'on s'y arrête. Elle suggère que le jugement serait une forme de facilité intellectuelle, un raccourci permettant d'éviter le labeur de la pensée véritable.

Penser, en effet, suppose d'accepter la complexité, de tolérer l'ambiguïté, de suspendre les conclusions hâtives. Penser exige de reconnaître les limites de sa propre perspective, d'envisager que l'autre puisse avoir des raisons que l'on ignore. Penser, c'est renoncer au confort des certitudes pour s'aventurer dans le territoire incertain de la nuance.

Le jugement, à l'inverse, tranche. Il simplifie, catégorise, classe. Il transforme le mystère irréductible d'une conscience étrangère en objet manipulable, en donnée maîtrisable. En ce sens, juger n'est pas seulement une facilité : c'est aussi une manière de se protéger contre le vertige que provoque l'autre dans son étrangeté fondamentale, dans tout ce qu'il a d'insaisissable et d'irréductible à nos catégories.

Le jugement comme acte de pouvoir

Mais le jugement n'est pas seulement une opération cognitive. C'est aussi, et peut-être surtout, un acte de pouvoir. Michel Foucault a consacré une partie importante de son oeuvre à analyser les formes de pouvoir qui s'exercent non par la contrainte physique, mais par le discours, la classification, la normalisation. Le jugement quotidien participe de cette économie du pouvoir.

Dire de quelqu'un ce qu'il est, ce n'est jamais dire ce qu'il est véritablement. C'est dire ce que l'on croit qu'il est. Le jugement ne repose pas sur une connaissance, mais sur une croyance, habillée des atours de la certitude. C'est se placer dans la position de celui qui nomme, qui définit, qui assigne une identité. La personne jugée se trouve alors dans une position défensive : elle peut accepter le jugement et s'y conformer, ou le contester et entrer dans un conflit où elle part avec un désavantage, puisqu'elle se sent obligée de prouver qu'elle n'est pas ce qu'on dit d'elle.

Ce pouvoir est d'autant plus efficace qu'il avance masqué. Celui qui juge se présente rarement comme exerçant un pouvoir. Il prétend simplement constater, observer, dire les choses telles qu'elles sont. Cette dénégation du pouvoir est précisément ce qui le rend si difficile à combattre.

La violence de la gratuité

Il existe une catégorie particulière de jugements dont la nocivité mérite d'être soulignée : les jugements gratuits. Ce sont ces remarques lancées sans que rien ne les sollicite, ces évaluations non demandées, ces verdicts prononcés hors de tout contexte qui les appellerait. Leur gratuité même en révèle la nature : il ne s'agit pas d'aider, de conseiller ou d'éclairer, mais simplement d'affirmer sa position de juge.

Ces jugements gratuits constituent une forme de violence ordinaire, d'autant plus destructrice qu'elle est socialement tolérée, voire encouragée. Dans un monde où l'opinion est reine, le jugement permanent d'autrui passe souvent pour une expression légitime de la liberté, alors qu'il n'en est qu'une déviation.

Or, la liberté d'expression n'implique pas l'obligation de l'exercer en toutes circonstances, et certainement pas lorsqu'elle prend pour cible une personne. Le silence, la retenue, le refus de juger peuvent aussi être des choix, et des choix éthiquement plus exigeants que la parole facile du jugement.


L'illusion du jugement bienveillant

Une objection peut surgir à ce stade de la réflexion : qu'en est-il du jugement positif ? Complimenter, valoriser, attribuer des qualités à autrui ne saurait tout de même pas relever de la même logique que le dénigrement. Et pourtant, l'équation fondamentale demeure inchangée. Celui qui décrète que quelqu'un est formidable, brillant ou admirable se place dans la même position de surplomb que celui qui condamne. Il s'arroge le même pouvoir de définir l'autre, s'appuie sur la même connaissance partielle, la même croyance déguisée en certitude.

Le jugement positif n'échappe pas à la réduction. Enfermer quelqu'un dans une image flatteuse, c'est encore l'enfermer. C'est lui assigner une identité qu'il n'a pas choisie, lui imposer un rôle à tenir, parfois un piédestal dont la chute sera d'autant plus brutale. Car celui qui a été jugé admirable un jour pourra être jugé décevant le lendemain, par le même juge, selon les mêmes mécanismes arbitraires.

Plus profondément, le jugement positif révèle la même prétention que son contraire : celle de savoir ce que vaut un être humain. Or, cette valeur, nul n'est en mesure de l'établir. Ni dans un sens ni dans l'autre. La bienveillance apparente du compliment ne change rien à la structure du geste : quelqu'un s'autorise à prononcer un verdict sur quelqu'un d'autre. Que ce verdict soit favorable ne le rend pas plus légitime.

Pour une éthique de la réserve

Face à cette omniprésence du jugement, quelle attitude adopter ? Non pas, certes, une indifférence feinte à autrui, ni un relativisme qui renoncerait à toute évaluation. La vie sociale implique nécessairement des appréciations, des choix, des préférences. Mais entre l'évaluation intérieure, inévitable, et le jugement verbalisé, publiquement énoncé, il existe un espace que l'on pourrait appeler la réserve.

La réserve n'est pas la lâcheté ni l'hypocrisie. C'est la reconnaissance que notre connaissance d'autrui est toujours partielle, que nos catégories sont toujours réductrices, que notre position n'est jamais celle d'un observateur neutre et omniscient. C'est aussi l'intuition que chaque être humain excède infiniment l'idée que l'on peut s'en faire.

Le philosophe Paul Ricoeur proposait une voie : plutôt que d'interpréter les actes d'autrui avec méfiance, en cherchant ce qui cloche ou ce qui se cache, choisir de les comprendre de la manière la plus juste et la plus ouverte possible, sans sacrifier la lucidité. Cette générosité dans l'interprétation ne relève pas de la naïveté : elle procède d'une conscience aiguë de notre propre faillibilité.

La question demeure ouverte

Sommes-nous capables de ne pas juger ? La question, à vrai dire, n'appelle peut-être pas de réponse définitive. Le jugement intérieur, cette évaluation spontanée que nous faisons d'autrui, appartient probablement aux invariants de la psyché humaine. Mais entre cette réaction première et sa transformation en parole, en verdict public, il existe un espace de liberté.

C'est dans cet espace que se joue quelque chose d'essentiel : la possibilité de reconnaître en l'autre un être qui, comme nous, échappe toujours aux définitions qu'on voudrait lui imposer. Un être en devenir, travaillé par des contradictions que nous ignorons, porteur de possibilités que nous ne soupçonnons pas et que nous ne pouvons pas soupçonner. C'est là une impossibilité de principe, non un défaut d'information.

Renoncer à énoncer ses jugements, ce n'est pas renoncer à penser. C'est, au contraire, commencer véritablement à penser. C'est aussi mener un combat, peut-être le plus noble qui soit : un combat contre soi-même, contre cette pente naturelle qui nous pousse à réduire l'autre à une formule. Un combat pour retenir une parole qui, de toute manière, serait inappropriée. Accepter que l'autre nous résiste, qu'il ne se laisse pas enfermer dans nos catégories, qu'il demeure, irréductiblement, un mystère. Et peut-être est-ce là, dans cette reconnaissance de l'irréductibilité d'autrui, que commence quelque chose comme le respect.

Alors que nous sommes saturés d'évaluations, de notations, bref, de jugements, la capacité à suspendre son verdict apparaît moins comme une faiblesse que comme une forme supérieure d'intelligence. Une intelligence qui sait qu'elle ne sait pas tout, et qui trouve dans cette ignorance assumée non pas une impuissance, mais une ouverture. Une ouverture à l'autre.