Les mots n'ont plus de sens

Certes, la rhétorique, la propagande et le mensonge politique existent depuis que les hommes parlent. Mais ce qui a changé, c'est l'échelle et la systématisation du phénomène. Il y a trente ans encore, dans le monde professionnel français, on pouvait appeler un chat un chat. Aujourd'hui, la parole directe est devenue suspecte, presque inconvenante. Pour être entendu, il faut entrer dans le moule, adopter le lexique convenu, enrober chaque message de précautions. La franchise est perçue comme une agression, la clarté comme une naïveté. Et paradoxalement, produire des choses concrètes rapporte moins que produire du discours sur les choses. Le consultant qui écrit de belles histoires dans des présentations PowerPoint est mieux valorisé qu'un professeur qui forme les esprits de demain.

Car on ne vend plus seulement des produits, on vend des histoires. Dans ce règne du « storytelling », la vérité importe moins que l'efficacité du narratif. Un mot n'est plus vrai ou faux, il est efficace ou inefficace. Il doit générer du clic, de l'engagement, de l'adhésion émotionnelle immédiate. Le mot est ainsi vidé de sa substance sémantique pour être rempli d'une charge marketing.

Son lien au réel devient un lien au désir.

Lorsqu'une entreprise pétrolière parle de « transition énergétique » ou qu'une banque parle d'« inclusion », le mot ne décrit pas une réalité technique ou sociale. Il fonctionne comme un produit placé pour apaiser l'acheteur. Le sens est mort, vive la promesse de marque !


L'accélération qui dévore le Logos

Le Logos, dans la tradition philosophique grecque, désigne à la fois la parole, la raison et la mesure. Pour qu'il y ait sens, il faut une stabilité du langage qui permette de penser le monde. Or le capital mondialisé repose sur l'accélération permanente et l'obsolescence programmée. Cette logique a contaminé le langage. Les mots deviennent jetables. Ils subissent une inflation sémantique qui les dévalue, exactement comme une monnaie perd de sa valeur quand on en imprime trop.

L'« urgence » est partout, alors qu'elle devrait par définition être rare. On en vient même à distinguer des choses « très urgentes ». Tout est « génial », « extraordinaire » ou « catastrophique ». Les superlatifs pleuvent, créant une saturation qui aplatit le spectre des nuances. Les néologismes managériaux, « disrupter », « agilité », « résilience », « outperformer », apparaissent et disparaissent à une vitesse telle qu'ils n'ont pas le temps de s'enraciner dans une culture commune.

Les mots sont mis dans une circulation de plus en plus rapide, ce qui n'est pas sans rappeler la vélocité croissante de l'argent dans les circuits financiers. Cette fluidité empêche la pensée critique. Car pour penser, il faut s'arrêter, définir les termes, stabiliser les significations. Si les sens restent flous et mouvants, toute pensée structurée devient impossible. Nous sommes pris dans une logique de flux qui interdit la logique de sens.


La novlangue managériale et l'éthique comme alibi

L'aspect le plus destructeur de cette évolution réside peut-être dans l'appropriation du vocabulaire de l'émancipation et de l'éthique par le capital mondialisé, pour mieux masquer la violence des processus économiques.

Nous ne sommes plus des citoyens ou des employés, mais des « talents » et des « consommateurs ». En changeant le mot, on change la nature même de ce que nous sommes censés être : une variable d'ajustement financier. La « flexibilité » sonne positivement dans la bouche d'un dirigeant, elle signifie capacité d'adaptation et agilité. Mais sa réalité pour le travailleur, c'est la précarité et l'insécurité. Le mot sert de masque sémantique pour rendre acceptable l'inacceptable. Il élargit insidieusement la fenêtre d'Overton.

C'est ce qu'on pourrait appeler le « happy washing ». On utilise des mots doux, positifs, organiques, « écosystème », « croissance », « vitalité », pour décrire des mécanismes rationnels, froids et souvent destructeurs. Le sens est retourné comme un gant : la guerre devient « action humanitaire », la surveillance de masse devient « sécurité personnalisée ».


Le simulacre généralisé

Si le Logos est brouillé, c'est parce que la distinction entre le réel et le discours s'est progressivement effacée. Jean Baudrillard avait théorisé ce phénomène avec la notion de simulacre : le signe ne renvoie plus à une réalité qu'il représenterait, il flotte librement, ne renvoyant qu'à lui-même. Le mot représente le mot.

Steve Keen, dans L'Imposture économique, montre comment la pensée financière dominante s'est construite en évacuant purement et simplement ce qui la dérange : la qualité, la complexité, tout ce qui résiste à la quantification. Ce qui ne peut pas entrer dans un modèle n'existe simplement pas. Cette logique d'élimination s'étend désormais au langage lui-même.

Le capital mondialisé a compris qu'il est souvent plus rentable de produire de la réalité virtuelle que de s'encombrer de la réalité physique. Le mot ne désigne plus une chose qui existe ; le mot crée la chose. C'est le triomphe du discours performatif.

Une startup ne vaut pas par ce qu'elle produit, mais par le récit qu'elle raconte aux investisseurs. Plus belle est l'histoire, plus grande est la mise. La politique elle-même tend à se réduire à la gestion de la perception plutôt qu'à l'action sur le réel. Non que les décisions politiques n'aient plus d'effets concrets, mais l'énergie consacrée à contrôler l'image de l'action rivalise désormais avec celle consacrée à l'action elle-même.

Le sens se perd parce que la référence se perd. Nous naviguons dans un océan de symboles flottants, sans ancrage. C'est la victoire de l'image sur le concept, l'aboutissement de la Société du spectacle décrite par Guy Debord.


Restaurer le sens

Face à ce brouillage systémique du Logos, l'enjeu n'est pas seulement linguistique, il est politique. Si nous ne pouvons plus nommer le monde avec précision, nous ne pouvons plus le transformer. Le capital mondialisé veut des consommateurs de mots, pas des sujets parlants. Restaurer le sens, c'est restaurer la possibilité d'une critique radicale du système.

Cette restauration peut commencer par des gestes simples mais exigeants. Refuser d'employer un mot dont on ne maîtrise pas la définition. Exiger des interlocuteurs qu'ils définissent les termes qu'ils utilisent. Préférer le silence à la répétition d'une formule creuse. Réhabiliter la lenteur dans l'échange : accepter qu'une pensée ait besoin de temps pour se formuler, qu'un désaccord mérite d'être exploré plutôt qu'évacué par un euphémisme.

À une échelle collective, cela suppose de valoriser à nouveau ceux qui font plutôt que ceux qui racontent, ceux qui produisent du réel plutôt que ceux qui produisent du récit sur le réel. Tatiana Ventôse, dans son essai Il est venu le temps des producteurs, défend précisément cette réhabilitation de ceux dont le travail a une prise sur le monde concret.

Cela suppose aussi une vigilance constante face à la novlangue, une sorte d'hygiène sémantique qui refuse de laisser les mots se vider de leur substance sans réagir.

Le langage n'est pas un simple outil de communication. Il est le lieu même où se forme la pensée. Reconquérir les mots, c'est reconquérir la possibilité de penser autrement, et donc d'agir autrement.